Mémoire d’Hadrien

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Mémoire d’Hadrien

Rien ne marque plus d’orgueil dans un homme que d’écrire ses mémoires, c’est-à-dire d’affirmer hautement que sa vie est à ce point rare et brillante qu’elle mérite de survivre à l’oubli du temps. Cet exercice a été accompli par les auteurs les plus prestigieux, depuis César jusqu’à De Gaulle dans l’ordre politique, depuis Rousseau jusqu’à Chateaubriand dans la rubrique littéraire.

L’entreprise de Marguerite Yourcenar est encore plus hardie, puisqu’elle se propose de faire parler, comme pour la postérité, un empereur éteint deux mille ans plus tôt. Et quel empereur ! Hadrien qui intriguait ses contemporains même. En effet, cet espagnol était plus grec que romain et à ses qualités politiques, il ajoutait des dons en mathématiques et en poésie (« Animula vagula blandula/Hospes comesque corporis/Quæ nunc abibis in loca/Pallidula rigida nudula/Nec ut soles dabis iocos)* »).

Hadrien était un grand général qui renforça les défenses du limes, notamment par la construction du fameux mur d’Hadrien, et un diplomate aguerri qui renonça à des territoires pour assurer une paix durable avec ses voisins parthes, daces et germains. Hadrien consolida son pouvoir par quelques purges sanglantes dans la curie. Il adopta pourtant pour successeurs des modèles d’homme d’Etat pondéré : Antonin le Pieux et le philosophe empereur Marc Aurèle. Hadrien était à la fois le pontifex maximus, chargé de maintenir les traditions religieuses de Rome, et l’initiateur d’une révolution axiologique, par le retour au culte attique.

Et, bien sûr, parce qu’il n’y a pas de roman sans grande histoire d’amour, le point d’orgue des Mémoires est la liaison entre le maître de l’univers Hadrien et l’obscur esclave Bithynien Antinoüs. Saeculum Aureum, l’âge d’or est le chapitre des Mémoires qui narre cet amour. L’atmosphère y est comme nimbé d’atemporalité et de bonheur parfait, jusqu’au drame du suicide du jeune éphèbe dans les eaux du Nil où tous les cultes prennent leur naissance. Hadrien imposa celui d’Antinoüs à l’empire tout entier, au grand dam des citoyens romains !

Le style de Marguerite Yourcenar est très classique, un peu trop « habillé », un peu trop version latine. Elle enfile toutes les références culturelles ce qui est très bien pour l’archéologie de l’époque du héros éponyme. Qu’il nous soit permis de préférer un style plus direct, pour tout dire plus viril. Comment se fait-il que l’empereur ne distille pas dans ses Mémoires quelques phrases bien venimeuses qui crucifient pour l’éternité ses ennemis ? Voyez, par exemple, cet extrait des Mémoires du Cardinal de Retz, qu’on ne peut lire qu’avec profit : « Le duc d’Orléans avait tout, à l’exception du courage, de ce qui fait l’honnête homme. Il n’avait rien, sans exception, de ce qui fait le grand homme ». Comment ne pas regretter le vrai style classique qui voile les passions, non par décence bourgeoise, mais pour les faire sourdre de manière plus impérieuse ?

Ecrire les Mémoires d’Hadrien était une gageure, partiellement réussie. Il y manque le je-ne-sais-quoi de tenue aristocratique qui ne justifie en aucune façon l’être que la nature nous a départi – et donc qui ne gaze ni nos amours, ni nos haines – n’est ce pas la moindre des choses qui doit être exigée de la part d’un homme qui, prenant congé de la vie, s’adresse aux races futures ?

*« Petite âme errante, douce/Hôtesse et compagne de mon corps/Qui bientôt partira en des lieux/Pâles, raides et nus/Tu n »y donneras plus tes réparties habituelles.»


Hervé BOCO
h.boco@l-estrade.fr

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